Comptes-rendus

COMPTES-RENDUS DE LECTURES

 

Janick Marina Schaufelbuehl

La France et la Suisse ou la force du petit. Évasion fiscale, relations commerciales et financières (1940-1954)

 Presses de Sciences Po, Paris,2009, 442 p.

Alors que, dans leurs discours, nos dirigeants actuels cherchent à contrôler la finance sans bien s’accorder sur le type de contrôle à adopter, l’ouvrage de Janick Marina Schaufelbuehl offre une exceptionnelle plongée au cœur des négociations financières internationales à une période qui n’en manque pas (1940-1954) entre deux pays intimement liés: la France et la Suisse.

La grande force de l’exposé est de faire rebondir avec brio et de façon permanente, les enjeux entres négociateurs suisses et français en mettant à profit les archives des deux pays. A ce défi de l’étude bilatérale se rajoute même souvent une troisième dimension avec le jeu des Etats-Unis. A la manière des peintres cubistes, l’auteur nous décrit la réalité en combinant les points de vue les plus pertinents.

En acceptant l’approche « dominant/dominé », « qui est le plus fort et qui doit céder ? », la démonstration est éloquente. C’est la Suisse qui domine. La Suisse présente systématiquement des arguments dans lesquels les intérêts économiques priment. La diplomatie est clairement au service de l’économie. Dans cette période, elle cherche à favoriser ses banques, ses épargnants (elle obtient un strict respect du service des emprunts français pendant presque toute la période) ses fabricants de machines mais également ceux de « produits non-essentiels » (horlogerie, textile, broderie). A cet effet, ses délégations sont composées de représentants économiques autant que diplomatiques.

En face, la France affiche des revendications politiques qui permettent rarement de déceler un intérêt économique réel. La France défend dans ces négociations une vaine lutte contre l’évasion fiscale (ou au moins pour une assistance administrative), la lutte contre les spéculateurs ou les « bien mal-acquis » (notamment l’or pillé par l’occupant que la Banque Nationale Suisse achète). D’ailleurs, l’absence complète de résultat dans cette période, pourtant historiquement propice, augure mal des actuelles velléités de contrôle des capitaux. Ces revendications politiques sont systématiquement portées par des délégations composées de seuls fonctionnaires.

Les intérêts économiques qui mobilisent la Suisse sont parfaitement stables au cours du temps alors que les prétentions politiques françaises sont aussi volatiles que le sont les gouvernements à cette époque. Le temps joue toujours pour la Suisse l’incitant avec raison à adopter la stratégie du « Il est urgent de ne pas agir ». A travers ce récit, la France donne l’impression de gâcher trop facilement les cartes dont elle dispose : l’accès à la mer, la fourniture de charbon et acier, son large marché intérieur ou encore le fait d’être un pays vainqueur de la guerre (du moins allié des vainqueurs). Mais surtout, la « pureté politique » des intentions françaises s’écrase systématiquement contre trois écueils de la réalité.

Le premier, plutôt symbolique et potentiel, est constitué par la justice internationale, la Suisse obtient une indemnisation préférentielle pour ses actionnaires (triple de celle versée au français) lors des nationalisations et une compensation pour la perte de marché pour ses assureurs avec la création de la Sécurité Sociale, en menaçant de saisir la cour de justice internationale. L’auteur ne le rappelle pas mais en 1934, la Suisse avait effectivement fait condamner la France à reculer ses douanes au-delà d’une zone franche prévue par le traité d’annexion de la Savoie de 1860 toujours en vigueur.

Les deux autres écueils sont bien acérés et la France s’y heurte réellement. La Suisse produit des machines de pointe dont la France a un besoin criant alors que l’autre fournisseur traditionnel, l’Allemagne, est provisoirement hors circuit. Surtout, la France accentue ses difficultés par des choix politiques hostiles au fonctionnement du marché. Cette politique dissuade l’épargne tout en nécessitant de constants emprunts. Les gouvernements sont alors contraints de trouver des financements extérieurs. Et la Suisse dispose d’un vrai marché du capital dont la France a cruellement besoin. Les différentes séquences s’enchaînent de manière prévisible: plus le temps passe, plus les besoins financiers de l’Etat français deviennent urgents, plus les positions françaises s’assouplissent.

On peut en revanche regretter, mais le travail ici accompli était déjà très ambitieux, la trop rare présence d’analyse des mécanismes économiques profonds. La période étudiée coïncide avec l’extrême centralisation des décisions économiques. On décide (ou on croit décider) dans un ministère de la quantité de charbon extraite ou du nombre de montre achetées. Il est donc légitime de focaliser sur les acteurs publics. Et le fameux secret bancaire constitue un des derniers fronts sur lequel s’opposent les garanties traditionnelles des libertés individuelles et une administration qui entend tout régenter. Toutefois, les forces de marché sont toujours là et encore souvent décisives. Pêle-mêle. Quel est précisément le différentiel de fiscalité qui pousse à l’évasion des capitaux ? Pourquoi le gain espéré est supérieur au risque encouru ? Comment fonctionnent les différents marchés noirs notamment ceux des titres en francs durant la guerre ? A quel taux l’Etat français peut-il s’endetter en France ou en Suisse ? Comment évolue le cours libre du franc suisse ? Dans quelle proportion l’Etat français trouve-t-il ses ressources financières en Suisse ? L’importance de ces problématiques est souvent ressentie avec par exemple les investissements de Péchiney, des Charbonnages ou de la SNCF, qui semblent dépendre de la possibilité d’accéder au marché suisse du capital ou l’exportation illégale et à priori périlleuse d’obligations de l’Etat français. Avouons qu’il s’agirait d’une autre thèse et que celle qui nous est présentée est déjà bien stimulante.

 

David Le Bris


C. Didelon, C. Grasland, Y. Richard (dir.)

Atlas de l’Europe dans le monde

CNRS, La Documentation Française, Paris, 2009, 264 p.

 

 

La mondialisation est une réalité qui s’est imposée dans le champ des sciences sociales depuis les années 1980 et l’Europe en est l’un des principaux pôles. Pourtant, il est souvent difficile d’apprécier justement la part de l’Europe. Celle-ci fait l’objet de discours contradictoires : les uns s’inquiétant des rigidités qui freineraient l’Europe pour affronter les vents violents du grand large et la feraient décliner ; les autres se glorifiant au contraire de l’influence historique de l’Europe dans le monde ; ces deux discours étant parfois tenus par les mêmes personnes selon les circonstances ou le public à qui elles s’adressent. L’ Atlas de l’Europe dans le monde publié par la Documentation française sous la direction de Clarisse Didelon, Claude Grasland et Yann Richard permet de se faire une idée plus juste de la place et de l’influence réelle de l’Europe dans le monde. L’ouvrage est le fruit d’un programme de recherches du réseau ORATE (Observatoire en réseau de l’aménagement du territoire européen, ESPON en anglais) qui a reçu un soutien financier des 27 pays de l’Union européenne ainsi que de la Suisse et de la Norvège et qui a déjà donné lieu à deux publications en anglais[1]. Outre que ce dernier opus est en français, il est fondé sur des données inédites qui renouvellent les précédentes. Il offre une cartographie riche et soignée ainsi que des tableaux, graphiques et notes de méthode qui suffisent déjà à en faire une référence très utile. En outre, l’Europe étant ici étudiée à l’échelle mondiale, on y trouvera bien des données qui dépassent le cadre de ce seul continent. Dans la préface, les auteurs nous expliquent que le livre eût pu s’appeler l’Atlas de *** dans le monde. L’anecdote révèle la volonté de faire réagir. Les cartes sont toutes en projection polaire pour « déstabiliser » le lecteur. Invitant à penser l’Europe, les auteurs nous livrent leur propre vision du continent, en soulignant notamment comment l’Europe néglige, à tort, ses voisins de la rive sud de la Méditerranée.

Les 22 chapitres sont répartis en 6 grandes parties aux titres parlants : 1. A la recherche du continent Europe, 2. Il n’est de richesse que d’actifs ?, 3. L’Europe, un poids lourd de la mondialisation économique et financière, 4. L’Europe, un carrefour des réseaux mondiaux, 5. L’Europe, un modèle pour la qualité de vie, 6. Au sud, quoi de nouveau ? Les cartes de la première partie sont probablement les plus provocatrices en faisant de l’Europe « le continent perdu » (chapitre 1). Construites sur le procédé du calcul de potentiel, elles font apparaître de nouvelles masses continentales d’où l’Europe est absente. Elles font resurgir le débat des limites de l’Europe. La principale faiblesse de celle-ci paraît être la démographie. Le poids relatif de la population européenne dans le monde ne cesse de diminuer. L’Europe apparaît comme une « galère démographique » (chapitre 5) handicapée par la faiblesse des jeunes, notamment en Italie, Espagne et Allemagne, et le poids croissant des aînés (9% de la population mondiale mais 18% des plus de 60 ans). Le calcul d’un indicateur de développement démographique durable met en évidence que la faiblesse des migrations accélère le vieillissement de la population dont l’âge moyen croît désormais plus vite que l’espérance de vie. La part de l’Europe dans le PIB mondial reculant moins vite, les Européens paraissent ainsi, par rapport au reste du monde, moins nombreux mais plus riches.

Sur le plan économique, l’Europe est un pôle de la mondialisation. C’est un pôle commercial mais dans des échanges marqués par une forte asymétrie. Elle est le premier récepteur et le premier émetteur d’investissements directs à l’étranger (IDE) dans le monde et elle a même amélioré sa part malgré l’émergence de nouveaux pays attractifs comme le Brésil ou la Chine. Mais, à la différence des Etats-Unis et du Japon, les pays européens envoient peu d’IDE vers les régions voisines, préférant l’Amérique du nord ou l’Union européenne elle-même. De même, elle a renforcé son poids financier ; 16 des 25 plus grandes banques dans le monde sont européennes, par exemple, et ses bourses sont beaucoup plus ouvertes sur l’étranger que celles des autres pôles.

La mondialisation fait du monde un système organisé par des réseaux dans lesquels l’Europe est un carrefour. Elle polarise 40% du trafic aérien international ; les 4 premiers aéroports mondiaux, en nombre de passagers internationaux, sont européens : Londres, Paris, Francfort et Amsterdam. Le commerce extérieur de l’UE passe à 90% par la mer avec deux grandes façades maritimes, à la rencontre de deux grandes voies maritimes mondiales, l’une du Havre à Hambourg, l’autre d’Algésiras à Gioia Tauro. Mais l’activité de construction dans ces ports s’est effondrée ; le Japon, la Chine et la Corée du Sud concentrant désormais 80% du marché. L’Europe est très dépendante de l’extérieur pour son approvisionnement énergétique et l’instabilité de ses fournisseurs est un problème. En terme de réseau électronique, les différences entre les pays européens paraissent minimes rapportées à l’échelle mondiale et l’Europe est bien placée mais avec cependant beaucoup moins de serveurs que les Etats-Unis, pays le plus complet.

L’un des intérêts de cet Atlas est d’aller au-delà des habituelles approches économiques de la mondialisation. Les cartes de la partie 5 rappellent que l’UE est une terre d’exception où les droits de l’homme sont les mieux assurés, y compris par rapport aux Etats-Unis qui n’ont pas signés nombre de conventions internationales. Les auteurs apportent néanmoins un bémol en rappelant les retards de plusieurs pays européens concernant la situation des femmes (revenus, nombre de parlementaires…). L’Europe est aussi à l’écart de la faim. Malgré des différences internes, sa situation est très favorable sur le plan du développement humain (IDH). Mais, cette Europe est trop gourmande en ressources. Si tout le monde vivait comme un Européen, il faudrait 2 à 4 planètes pour y suffire. Cette Europe attire les hommes. C’est le premier espace touristique mondial et l’un des grands pôles migratoires, à égalité avec les Etats-Unis. La croissance du nombre de noyés en Méditerranée témoigne à sa manière de cet attrait malgré la fermeture des frontières ; laquelle paraît d’ailleurs paradoxale et inadaptée au regard des besoins de l’Europe alors qu’il paraîtrait plus opportun de renforcer les liens avec les voisins du sud dans une vaste région Euromed. En guise de bilan, les auteurs montrent que c’est en Europe orientale et en Afrique que l’influence européenne est la plus ferme, que les deux Amériques, l’Inde, l’Australie apparaissent comme des partenaires, tandis que la bande d’Etats du Golfe persique au Japon en passant par la façade dynamique de l’Asie orientale reste un défi.

Sur la forme, la lecture est gênée par quelques coquilles, heureusement peu nombreuses, dans les légendes ou les renvois dans le texte. Sur le fond, on peut être sceptique sur l’opposition entre le forteresse Europe et une Amérique plus ouverte aux migrations ; n’existe-t-il pas un mur qui prolonge le Rio Grande entre les Etats-Unis et le Mexique ?  Néanmoins, les auteurs ont eu l’ambition de faire un ouvrage qui puisse servir, ne serait-ce qu’à penser l’Europe, et ils le font fort bien. Dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, on prétendait que « la géographie, ça sert à faire la guerre » (Y. Lacoste, 1976). Espérons que cet ouvrage serve à faire l’Europe.

Cédric Perrin

[1] C. Didelon, C. Grasland (dir.), Europe in the World, Espon project 3.4.1, European Commission, 2006, 827 p., consultable sur internet : http://www.espon.eu/ . C. Grasland, P. Beckouche (dir.), Europe in the World : Territorial evidence and visions , Paris, Luxembourg, CNRS, synthèse ESPON 3.4.1, 2007, 100 p.

 

 

Patrice Baubeau, Chantal Cossalter et Catherine Omnès (dir.),

Le salariat bancaire : enjeux sociaux et pratiques de gestion

Presses Universitaires de Paris Ouest, Nanterre, 2009, 233 p.

 

 

La crise qui a très fortement secouée le monde bancaire à l’automne 2008 a mis en lumière la mondialisation du secteur financier avec l’extension de la crise des subprimes qui, partie des Etats-Unis, s’est propagée aux autres places comme un feu de pailles. Les pratiques de certaines catégories de salariés des banques ont alors occasionné de fortes critiques. Elles rappellent, en écho, que le monde du travail au sein des banques a lui aussi connu de fortes mutations. Le livre dirigé par Patrice Baubeau, Chantal Cossalter et Catherine Omnès et publiés par les Presses Universitaires de Paris Ouest Le salariat bancaire : enjeux sociaux et pratiques de gestion rassemble des contributions antérieures à la crise[1] mais dont la publication vient éclairer celle-ci à point nommé. Il a le grand intérêt de replacer ces mutations dans la durée. L’interrogation sur l’internationalisation de la banque est récurrente dans l’ouvrage, mais elle n’est pas exclusive ; ce n’est pas a proprement parlé un ouvrage sur les effets de la mondialisation sur le travail bancaire. Les textes proviennent d’historiens et de sociologues spécialistes des mondes de la finance et du travail. Ils sont issus, pour une bonne part, de recherches doctorales en cours et ont un statut exploratoire assumé par leurs auteurs qui nous présentent des hypothèses ou de premiers résultats à confirmer. Bien que l’ouvrage ne soit pas divisé en parties, on peut distinguer un premier groupe d’études qui portent plutôt sur le cadre d’évolution du salariat bancaire et un second groupe qui s’attache à la description de métiers précis ; une notion de métier qui a d’ailleurs une histoire s’agissant du monde bancaire.

Les premiers textes dégagent une chronologie d’ensemble. Catherine Omnès souligne que les banques apportent une attention particulière à la gestion de leurs salariés dès leur développement au XIXè siècle. Les carrières se font en interne avec des salaires modestes mais des avantages sociaux. La grande grève de 1925 révèle une première rupture identitaire alors que le secteur change sous l’effet de la concentration des établissements, de la féminisation des emplois, de l’introduction de la mécanographie et de la taylorisation. La convention collective de 1936 obtenue sans grève modifie peu les conditions antérieures. Celle de 1952 achève la codification des emplois en rapprochant la gestion du personnel bancaire de celui de la fonction publique (A. Jobert-L. Machu). Patrice Baubeau montre comment au Crédit National les missions d’origine de l’établissement ont induit une structure des emplois hiérarchisée et cloisonnée qui s’est rigidifiée avec le temps. Dans les années 1960, dans un contexte de bancarisation des ménages, de doublement du nombre des guichets et de croissance de l’emploi, les banques standardisent leur procédure, grâce notamment à l’informatique dont Cédric Neumann suit les effets sur les métiers bancaires. La segmentation du personnel qui découle de ces mutations est mal vécue par les salariés qui en contestent les effets lors du « mai des banques » de 1974. Chantal Cossalter montre comment la gestion en réseau et la concentration dans des services communs permettent de diminuer les emplois administratifs tandis que le commercial devient prioritaire. L’embauche de diplômés remet en cause le modèle de la carrière et de la formation interne. Cette diversification des emplois bancaires génère des tensions entre les salariés. Dans les années 1990, la négociation collective s’essouffle et se limite à des sujets peu conflictuels. La gestion des carrières se fait davantage au niveau des entreprises. La nouvelle convention collective de 2000 introduit des changements radicaux dans la gestion des carrières.

Les trois derniers textes se concentrent sur des métiers du salariat bancaire. Marie-Geneviève Kirchhof-Masseron décrit l’émergence de celui d’analyste financier à partir des années 1950, sa structuration autour d’association professionnelle comme le Cercle Pasquier, son développement avec la mise en place de services spécialisés dans les grandes banques puis sa valorisation depuis le milieu des années 1980 avec la croissance des embauches et des salaires. L’apparition du conseiller financier à La Poste est étudiée par Nadège Vézinat qui montre la dynamique de professionnalisation de cette fonction, notamment depuis la réforme de 1990. L’établissement recrute des commerciaux pour en faire de vrais professionnels. Les postes se spécialisent (immobilier, patrimoine). Des méthodes de travail avec prime à la performance s’imposent. Enfin, Olivier Godechot et Paul Lagneau-Ymonet proposent une analyse stimulante du passage d’un rapport salarial favorable à un autre chez les professionnels de la bourse entre 1970 et 2000. Le premier rapport est corporatif. Il est géré par la Compagnie des agents de change qui jusqu’en 1988 ont le monopole de l’intermédiation boursière. Les tensions des années 1970, dont la grève de 1974, ont permis de fixer des règles de rémunération collective, bien que les écarts se creusent. Le nouvel ordre est le rapport mercenarial des salles de marchés actuelles marqué par la culture du bonus. Sur un marché du travail peu régulé avec des établissements bancaires qui coopèrent peu, ces salariés se retrouvent en position de force pour négocier des rémunérations à la hausse.

Au total, ce volume est un ouvrage homogène et cohérent. Les analyses des auteurs se recoupent et dégagent ainsi une ligne claire ; des répétitions inévitables en sont toutefois le prix.  Il reste à souhaiter que des comparaisons internationales (et certains des auteurs en sont coutumiers) soient engagées sur ce thème, pour qu’au-delà de l’apparente uniformité des pratiques bancaires mondiales, apparaissent les différences, les variantes et les divergences.

 

Cédric Perrin



[1] M. Lescure, A. Plessis, « Les institutions financières comme organisations », Entreprises et Histoire, 48, 2007, pp. 5-8.

 

 

NICOLAS TENZER

Quand la France disparaît du monde,

Paris, éditions Grasset, 2008, 140 p.

 Derrière un titre quelque peu décliniste, qui, heureusement, masque mal l’énergie et la force de propositions du texte, Nicolas Tenzer, haut fonctionnaire en mission pour le gouvernement, nous fait part de ses constats au terme d’une enquête de dix-huit mois auprès de nos représentants dans le monde et de leurs homologues étrangers.

 Rayonne, rayonne…

On repère dans le programme de géographie des classes de 1ère, une leçon intitulée « le rayonnement mondial de la France ». L’objectif est de montrer que la France est plus qu’elle-même : qu’elle possède des confettis d’empire dispersés aux quatre vents du monde ; qu’elle profite d’un commerce extérieur important (le luxe et l’agroalimentaire, passages obligés) -pourtant en recul ; que l’on parle le français bien en dehors de ses frontières ; qu’elle dispose de forces militaires outre-mer ; qu’elle a voix au chapitre au Conseil de sécurité de l’ONU. Diantre !

Cette description faite, de l’ordre du convenu, réminiscence de « la plus grande France » chère à la IIIe république, l’enseignant se trouve fort démuni quant à l’influence réelle de son pays. Qui ne le serait pas ? L’influence se mesure, mais le rayonnement ?

Ainsi, quel ascendant sur les politiques de développement, d’éducation, de santé, environnementales, etc., menées de par le monde ? Quelle poids réel dans les diverses institutions régionales et internationales (celles-ci ne se résumant pas, faut-il le rappeler, au seul Conseil de sécurité) ? Quel rôle dans l’adoption de règles juridiques, de normes, de techniques et de pratiques en Europe de l’Est, en Chine, au Brésil, etc. ? Quelle place pour la France, non pas dans le Monde, mais dans des mondes en mouvements, multiples, mobiles, en interconnexion ? Il ne s’agit plus dès lors de « rayonner » tel un phare en ivoire dont les cargos se seraient depuis bien longtemps détournés, mais d’aller vers l’autre pour comprendre ses besoins et afin de lui offrir des compétences et des savoir-faire à cultiver et à valoriser en permanence. En la matière rien n’est jamais acquis… et le rappel de 1789 ne suffit pas !

 La parole ou l’expertise

Autant le dire brutalement, nos responsables politiques et administratifs marquent une préférence évidente pour les grandes messes internationales, plutôt que pour l’allocation des moyens nécessaires au suivi patient, quotidien et apparemment ingrat des dossiers techniques ; ils se déplacent à New York pour l’annonce devant les caméras du monde entier, de crédits nouveaux (souvent fruits de redéploiements budgétaires dont nos partenaires ne seront pas dupes), mais ne délèguent personne à Vienne, Nairobi ou Dehli pour inscrire ceux-ci dans des programmes concrets qui imprimeraient durablement leurs marques sur des réalisations effectives. C’est affaire de moyens, mais d’abord et surtout de volonté.

L’absence de la France se fait particulièrement et cruellement sentir dans les domaines de l’expertise. Or, établir des besoins, définir des règles de fonctionnement, des normes techniques ou juridiques, fixer des objectifs opérationnels à plus ou moins long terme, être présent tout simplement, c’est garantir ses positions pour l’avenir, s’assurer des contrats pour l’immédiat, faire montre de son sérieux et de sa solidité dans la durée. L’influence aujourd’hui, si elle le fût un jour, n’est pas celle du ministère de la parole, mais bien celle d’organismes techniques comme CANADEM qui gère 10 000 experts civils canadiens prêts à tout moment à intervenir efficacement dans des dossiers précis à l’international. Lorsque le ministre indien de la santé évoque, auprès de l’ambassadeur de France, le projet d’une réforme du système hospitalier et la création d’une agence du médicament, le représentant français n’a comme unique ressource que de « rédiger un télégramme » qui ira rejoindre ses pareils parmi les montagnes de dossiers du Quai d’Orsay. Le ministère de la coopération britannique (Department for international development), lui, répond aussitôt présent, aidé en cela par un budget en constante augmentation.

 De bons emplois, de bonnes politiques

Nos reculs complaisamment exhibés en matière de recherche et d’enseignement supérieur ne sont-ils pas d’abord à mesurer sur le terrain de cette vacance d’expertise ? Pour le dire autrement : manque-t-on de cerveau bien formés ou d’emplois adaptés aux besoins de notre développement ? Est-ce la faute à notre système de formation et de recherche ou plutôt à la définition des politiques publiques françaises à l’international ?

La lecture de Nicolas Tenzer nous conduit à retenir les secondes propositions. Vaste programme ; mais ce livre plutôt que de nous désespérer, s’avère un puissant encouragement à l’engagement et au mouvement.

 Florent Le Bot, publié dans L'OURS, janvier 2009.

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LEWIS H. SIEGELBAUM

Cars for Comrades. The life of the Soviet Automobile,

Ithaca, Londres, Cornell University Press, 2008, 309 p.

Книга посвящена советскому автомобилю в ХХ веке – виду транспорта, олицетворению власти, символу социального престижа и материального благополучия. Книга состоит из шести глав, первые три из которых рассказывают историю трех автомобильных заводов : АМО-ЗИС-ЗИЛ в Москве, ГАЗ в Нижнем Новгороде и ВАЗ в Тольятти. Четвертая глава посвящена извечной российской проблеме – дорогам, а пятая и шестая представляют социальную историю потребления автомобилей в советском обществе соответственно в довоенный и в послевоенный период.

Это исследование можно читать как предысторию эффектов глобализации в Советском Союзе. Выбор партнеров среди западных автомобильных компаний происходит в атомсфере соперничества двух блоков. Поэтому к коммерческим и промышленным интересам добавляется проблема поиска наилучшего образца на западном рынке с тем, чтобы « догнать и перегнать » наверняка. В задачи советских автомобильных заводов входит необходимость адаптировать иностранные модели машин к местным условиям производства (то есть к дефициту составных частей и нехватке технических навыков) и использования (климату и дорогам). При этом в условия договоров о техническом сотрудничестве входит приезд иностранных специалистов в СССР. Их восприятие советских реалий чаще всего связано с ощущением разочарования, несмотря на все усилия советских властей предоставить иностранцам улучшенные условия проживания и снабжения.

В первые десятилетия развития советской автомобильной промышленности речь идет о попытках тотального импорта Детройта сначала в Москву (для завода АМО-ЗИС-ЗИЛ), а затем на берега Оки (ГАЗ). Но чем дальше мы продвигаемся в истории, тем сложнее становится торгово-промышленное сотрудничество в области автомобильной индустрии. Так, в 1970е годы для производства новой серии Волги на заводе ГАЗ используются имитации моторов Пежо, а остальные составляющие поступают из других источников. Таким образом, с началом холодной войны первенство Форда оспаривается европейскими компаниями. Возникновение города Тольятти (названного в честь одного из основателей Компартии Италии) вокруг завода ВАЗ авляется ярким примером советско-итальянского сотрудничества. Договор, подписанный с компанией Фиат в 1966 году, был самым крупным с коммерческой точки зрения во всей истории СССР. Он должен был позволить повысить количество выпускаемых в стране автомобилей, так как на момент заключения договора в Советском Союзе на 238 человек приходилась одна машина, а в США это соотношение было 2,7 к 1. Заинтересованность Фиата в этом сотрудничестве была чисто символической: при нулевой коммерческой выгоде строительство завода и производство машин в СССР дарили компании дополнителный козырь в мире западной конкуренции. Советская версия Фиата-124 – Жигули – стала первой машиной массового производства, предназначенной не для представителей власти, а для «рядовых» граждан.

Однако доступность легковых машин в СССР была весьма относительной до са

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